Amour entre femmes · Sacré · Liberté
La rencontre amoureuse, sensuelle et spirituelle entre femmes
Le terme « sapphique » vient de Sappho, poétesse grecque de l'île de Lesbos, qui chantait l'amour entre femmes au VIIe siècle avant J.-C. Ici, nous explorons cet amour dans toutes ses dimensions — la présence à deux, le désir, la mythologie, le corps et l'esprit — comme le pendant d'Union Sacrée, consacré cette fois à la rencontre entre femmes.
Chaque baiser lesbien est une révolution.
Graffiti viennois cité par Alice Coffin — Le Génie Lesbien, 2020
Le cœur du sujet
Il y a d'abord un regard qui s'attarde un peu plus longtemps que prévu, une proximité qu'on laisse s'installer, une main que l'on propose sans savoir si elle sera prise. Deux femmes ne se devinent pas nécessairement parce qu'elles partagent un genre : elles construisent leur langage intime ensemble, geste après geste.
Les désirs et les rythmes ne se rencontrent pas toujours du premier coup. L'une peut avoir envie d'aller vite quand l'autre a besoin de ralentir ; l'une peut vouloir guider quand l'autre préfère se laisser porter — et ces rôles peuvent s'inverser d'un instant à l'autre, ou d'une rencontre à l'autre. Rien n'oblige à un scénario sexuel : rester proches, parler, rire d'une maladresse, ou simplement s'arrêter là, sont des façons tout aussi complètes de se rencontrer.
La sexualité entre femmes échappe plus facilement au scénario hétéronormé qui organise le rapport autour d'étapes attendues — préliminaires, pénétration, orgasme, fin. Cette absence de parcours obligatoire ouvre un espace immense de créativité, de lenteur et d'écoute. Mais elle peut aussi être déroutante : lorsque l'éducation sexuelle, les films et les récits amoureux ne montrent presque aucun modèle réaliste de sexualité entre femmes, certaines peuvent se demander comment commencer, quoi proposer, ou comment savoir si elles « font bien ».
Il n'existe pourtant pas de bonne manière standard de faire l'amour entre femmes. Le langage intime se construit à deux : demander, proposer, ralentir, guider une main, changer d'avis, rire, faire une pause, découvrir ce qui procure du plaisir ou simplement de la sécurité. Le consentement n'est pas seulement un oui donné au début : c'est une conversation corporelle et verbale qui peut évoluer à chaque instant, de la première rencontre aux suivantes.
Cette page ne revient pas sur l'anatomie ou les zones de plaisir — déjà explorées dans Plaisir Féminin — ni sur l'exploration solo, développée dans Plaisir Conscient. Elle se concentre sur ce qui se vit, précisément, entre deux femmes.
Mythologie, histoire & poésie
L'amour entre femmes n'est pas une invention moderne. Trois figures, en particulier, le racontent avec une netteté que peu d'autres égalent — une poétesse dont l'œuvre nous est parvenue en fragments, un couple de déesses hawaïennes explicitement amantes, et des femmes bien réelles qui ont vécu et aimé sous la protection d'une bodhisattva.
La Dixième Muse · Lesbos, VIIe s. av. J.-C.
Poétesse grecque quasi-divine, Sappho dirigeait à Mytilène un cercle de femmes consacré aux Muses et à Aphrodite. Platon l'appela la « dixième Muse ». Ses mots, à travers les siècles →
Née vers 630 av. J.-C. à Érésos ou Mytilène, sur l'île de Lesbos, dans une famille aristocratique. On lui connaît une fille, Kleïs, et deux frères évoqués dans le « Poème des frères », un papyrus redécouvert seulement en 2014.
Sappho dirige un thiase — un cercle de jeunes femmes qu'elle initie à la poésie, au chant et à la musique avant leur mariage. C'est pour elles qu'elle compose des poèmes d'amour, souvent adressés nommément à des compagnes comme Atthis ou Anactoria.
De plus de 10 000 vers d'origine, organisés en neuf livres par les érudits d'Alexandrie, il n'en reste aujourd'hui qu'environ 650, la plupart fragmentaires. Deux découvertes majeures ont relancé son étude : le « Poème de Tithon » (2004) et le « Poème des frères » (2014).
La légende antique d'un suicide par amour pour le batelier Phaon est aujourd'hui considérée par les historien·nes comme une invention comique tardive, née des caricatures des auteurs de comédies athéniennes bien après sa mort.
Déesses amantes · Mythologie hawaïenne
Hiʻiaka et sa compagne mortelle Hōpoe forment un couple amoureux explicite, célébré par les chants et danses hula qui leur sont consacrés.
Conçue à Tahiti, Hiʻiaka est portée jusqu'à Hawaï sous forme d'œuf par sa sœur Pele, qui la couve contre sa poitrine. Elle devient la déesse patronne du hula, du chant et de la médecine.
Hōpoe, femme mortelle, est sa compagne la plus proche — une relation dite aikāne, terme hawaïen désignant un lien d'intensité amoureuse entre personnes de même genre, historiquement reconnu et respecté sans stigmate dans la société hawaïenne ancienne. Ensemble, elles sont créditées d'avoir donné naissance au hula.
Pele envoie Hiʻiaka chercher son amant mortel Lohiʻau, en échange de sa promesse de protéger Hōpoe. Croyant à tort que Hiʻiaka lui a volé son amant, Pele, jalouse, transforme Hōpoe en pierre — un rocher que la tradition locale dit encore capable de danser lors des tremblements de terre.
« Holo Mai Pele » (1995), épopée hula créée par le Hālau o Kekuhi, fut diffusée en 2001 sur PBS. Le festival Merrie Monarch, plus grande compétition de hula au monde, fait régulièrement revivre cette légende.
Bodhisattva de la compassion · Chine, XIXe-XXe s.
Dans le delta de la rivière des Perles, des femmes bien réelles prêtaient vœu devant Guanyin pour refuser le mariage et vivre en couple avec une autre femme — l'histoire, cette fois, pas le mythe.
Dans le Guangdong, de la fin des Qing au début du XXe siècle, des femmes travaillant dans la sériciculture ont formé des réseaux de sororité. Par un rite public, elles prononçaient un vœu de ne jamais se marier à un homme, devant Guanyin et devant leurs futures compagnes de vie.
Les historien·nes documentent qu'une partie de ces femmes — dites zishunü, « femmes qui se coiffent elles-mêmes » — étaient lesbiennes ou bisexuelles et vivaient en couple avec une compagne après leur vœu. L'idéal bouddhiste de compassion incarné par Guanyin leur offrait un fondement spirituel légitime pour ce choix de vie.
Les maisons communes où vivaient ces femmes (les « salles de l'orchidée ») subsistent encore aujourd'hui dans le delta de la rivière des Perles, étudiées par les historien·nes du genre comme l'une des formes de vie lesbienne les mieux archivées d'Asie avant le XXe siècle.
D'autres figures apportent un éclairage différent — une relecture contemporaine d'un texte ancien, ou l'image d'une indépendance et d'une communauté entre femmes qui, à elle seule, ne dit pas une relation amoureuse ou sexuelle. Elles méritent d'être présentées, avec cette distinction en tête.
« Où tu iras, j'irai » : dans la Bible hébraïque, Ruth refuse d'abandonner sa belle-mère veuve. Le texte parle de fidélité, pas explicitement d'amour romantique — mais il est lu comme tel depuis au moins 1937.
La lecture lesbienne de ce texte apparaît dès 1937 dans le roman Pity for Women d'Helen Anderson. Depuis, le passage (Ruth 1:16-17) est couramment lu lors de cérémonies d'union entre femmes — un texte de vœux quasi liturgique pour les couples de même sexe, au-delà de son contexte d'origine. En 2004, les organisatrices de la Conférence Lesbienne Européenne à Netanya ont choisi ce vœu comme inscription sur les t-shirts de l'événement.
Déesse aztèque de l'amour, Xochiquetzal est associée par des relectures contemporaines aux patlaches, femmes qui aiment les femmes — une association surtout portée aujourd'hui, pas par les sources primaires.
Le terme patlache (nahuatl) a été relevé par des chroniqueurs coloniaux comme Bernardino de Sahagún pour désigner des femmes ayant des relations avec d'autres femmes. Son association à Xochiquetzal est aujourd'hui surtout portée par des relectures spirituelles et militantes contemporaines, notamment chicanas et latinas queer — les sources aztèques primaires sur ce point précis restent fragmentaires, la plupart des codex ayant été détruits lors de la colonisation espagnole.
Femmes guerrières vivant entre elles, confirmées par l'archéologie — mais le mythe les montre se reproduisant avec des hommes de tribus voisines, pas en couples entre elles.
Selon la tradition grecque, les Amazones vivent entre elles, élevant seules leurs filles, et ne rencontrent des hommes que pour se reproduire. Depuis les années 1990, des fouilles de kourganes scythes et sarmates ont révélé de véritables sépultures de femmes combattantes, confirmant partiellement le mythe. Dans les années 1970, le mouvement féministe lesbien s'est réapproprié cette figure comme symbole d'indépendance et de communauté entre femmes — un symbole de liberté vis-à-vis des hommes, davantage qu'un récit de couple.
À Rome, son culte annuel était strictement interdit aux hommes — un espace rituel exclusivement féminin, sans récit de relation amoureuse entre ses participantes.
Chaque 3 décembre, les rites de Bona Dea se tenaient de nuit chez un magistrat romain, organisés par les femmes de son entourage. Tout homme devait quitter les lieux — le scandale de 62 av. J.-C., quand Publius Clodius Pulcher s'y introduisit déguisé en femme, en dit long sur le caractère sacré de cette exclusivité. C'est un espace de communauté et de rituel féminin, que les sources ne présentent pas comme un lieu de relations amoureuses entre les participantes.
Artémis, Aphrodite, Hécate, Inanna et Oshun ont chacune une place importante dans l'imaginaire saphique contemporain, mais leurs récits complets — plus mythologiques que directement amoureux entre femmes — sont déjà présentés en détail dans notre Panthéon des déesses.
Ses mots, à travers les siècles
C'est de son île et de son nom que viennent les mots lesbienne et sapphique. De son œuvre immense — neuf livres dans l'Antiquité — il ne reste que des fragments. En voici quatre qui suffisent à sentir l'intensité de sa voix.
La lune s'est couchée, ainsi que les Pléiades ; il est minuit, l'heure passe, et je dors seule.
Fragment 168B
Quelqu'un, je le dis, se souviendra de nous, même dans un autre temps.
Fragment 147 — trad. d'après Anne Carson
If Not, Winter — Fragments of Sappho, trad. Anne Carson (2002) · Sappho — Odes et fragments, Les Belles Lettres (Budé) · Renée Vivien, Sapho, 1903.
Énergie sacrée entre femmes
Certaines femmes vivent la rencontre entre femmes comme une reconnaissance énergétique profonde, une circulation de Shakti à Shakti, ou un effet de miroir. D'autres ne se reconnaissent pas du tout dans ces mots. Ces images sont proposées comme des portes symboliques, non comme des vérités imposées aux corps, aux identités ou aux relations.
Dans la philosophie tantrique, l'union s'articule classiquement autour de deux polarités — Shiva (conscience) et Shakti (énergie). Des praticiennes et autrices contemporaines proposent une lecture différente : quand deux femmes se rencontrent, ce n'est plus Shiva et Shakti qui dansent, mais Shakti qui rencontre Shakti — deux énergies créatrices qui se reconnaissent, se reflètent, et peuvent tout aussi bien se répondre en miroir que faire circuler entre elles des polarités mouvantes, l'une prenant tour à tour la position de conscience, l'autre celle d'énergie.
Dans certaines lignées tantriques, notamment le Shivaïsme du Cachemire, la polarité n'est de toute façon pas définie par le corps biologique mais par l'énergie. C'est ce terreau que les approches contemporaines du tantra queer reprennent pour proposer cette lecture libre et mouvante des symboles — sans prétendre que les traditions tantriques historiques étaient elles-mêmes étrangères aux normes de genre de leur époque. Les textes fondateurs, comme le Vijñāna Bhairava Tantra (VIIe siècle), décrivent plus d'une centaine de techniques de méditation et d'union sans jamais restreindre leur application à un couple homme-femme : c'est l'énergie qui circule entre les corps, et non l'anatomie de ceux qui la font circuler, qui s'y trouve au centre de l'attention.
Concrètement, cela passe moins par un rituel précis que par une qualité d'attention partagée : synchroniser son souffle avec celui de l'autre, sentir où l'énergie semble se concentrer ou circuler, écouter ce qui monte sans chercher à le nommer tout de suite. Aucun rituel particulier n'est nécessaire pour vivre une union profonde — les pratiques présentées ici sont des propositions, pas des conditions.
Barbara Carrellas, aux États-Unis, a été pionnière dans l'ouverture du tantra aux communautés queer avec Urban Tantra: Sacred Sex for the Twenty-First Century (2007) — le premier ouvrage de tantra explicitement pensé pour les personnes queer, trans et toutes les configurations de genre. En francophonie, Fabienne Forel anime des stages de Tantra lesbien, dans une approche connectée au cœur et à la découverte de soi dans la relation à l'autre femme, loin de toute performance.
La Yoni Puja entre femmes, la Méditation en miroir, la Présence dos à dos et le Cercle de femmes saphique — le guide complet de ces quatre pratiques, étape par étape, se trouve dans la section Pratiques de Yoni Temple.
Découvrir les pratiques →À noter, par souci d'honnêteté encyclopédique : le Yoni Puja et les pratiques ci-dessus prennent racine dans des traditions historiques (le shivaïsme du Cachemire notamment) qui n'ont pas de lien direct avec la sexualité entre femmes. Leur application au tantra saphique contemporain est une réinterprétation portée par les praticiennes et autrices citées ici, pas une continuité historique directe — ce qui ne diminue en rien leur puissance ou leur légitimité aujourd'hui.
Ce que disent les études
La recherche sur la sexualité entre femmes reste encore limitée et les vécus sont infiniment divers. Certaines études observent une fréquence déclarée de l'orgasme plus élevée chez les femmes lesbiennes que chez les femmes hétérosexuelles, ainsi qu'un répertoire sexuel souvent moins organisé autour de la seule pénétration. Ces tendances ne définissent aucune norme : elles éclairent ce qui devient possible lorsque le plaisir féminin n'est plus pensé comme secondaire.
Prendre soin de soi
La santé des femmes lesbiennes et bisexuelles est l'un des grands angles morts de la médecine française. Ni les campagnes de prévention ni les formations des professionnel·les de santé n'y accordent l'attention qu'elle mérite.
Annuaire national de médecins engagé·es à accueillir sans jugement les personnes LGBT, en présentiel ou en visio. Partenaire d'AIDES.
Réseau national de psychologues et psychothérapeutes lesbiennes et féministes, en présentiel ou en visio.
Plateforme communautaire qui recense des professionnel·les de santé sensibilisé·es aux enjeux LGBTQIA+.
Centre de santé sexuelle communautaire pour les personnes LGBTI+ — gratuit, anonymat possible.
Pour aller plus loin
Une bibliothèque pour explorer l'amour entre femmes sous tous ses angles — politique, spirituel, littéraire, intime.
Lien proposé à titre de ressource, sans partenariat commercial.
Se faire accompagner
Tantra lesbien, sexologie et thérapie de couple LGBT+ — des professionnel·les identifié·es en France, en Belgique, en Suisse et au Québec. Retrouvez-les tou·tes, avec leurs coordonnées et leur parcours complet, dans notre annuaire des expert·e·s.
Se retrouver · S'organiser · Célébrer
Une sélection d'espaces pour se retrouver, partager et célébrer — en France et en francophonie. Liens vérifiés au moment de la rédaction ; comme tout annuaire, ils peuvent évoluer.
Il y a eu un temps où tu n'as pas été esclave, souviens-toi. Tu t'en vas seule, pleine de rire, tu te baignes le ventre nu.
Monique Wittig · Les Guérillères, 1969