Des vies, des savoirs et des héritages qui nous traversent
Raconter l'histoire des femmes, c'est d'abord affronter un silence : pendant des siècles, l'Histoire a été écrite par des hommes, sur des sociétés dont les sources centraient les hommes. Ce que l'on sait aujourd'hui du rôle des femmes à travers les âges est donc autant affaire de découvertes archéologiques récentes que de relecture critique des récits établis — un chantier toujours en cours, où chaque nouvelle fouille peut encore bouleverser ce que l'on croyait savoir.
Les femmes ont aussi transmis leur expérience par la parole, les gestes, les objets, les écrits et les savoirs du quotidien — autant de traces qui permettent de retrouver des vies longtemps restées à l'arrière-plan des grands récits.
L'image d'ouverture est une évocation symbolique, et non une reconstitution historique exacte ni la preuve d'un progrès continu.
Des origines à l'Antiquité
Longtemps, l'image dominante fut celle d'une femme cueilleuse, passive, attendant le retour du chasseur. Cette vision, popularisée au XIXe siècle, ne reposait en réalité sur aucune preuve solide. Les recherches récentes en archéologie du genre — portées notamment par la préhistorienne française Marylène Patou-Mathis — dessinent un tableau bien plus nuancé : les femmes du Paléolithique fabriquaient des outils, participaient à la chasse et à la cueillette, et assumaient un rôle central dans la survie du groupe. À Wilamaya Patjxa, au Pérou, une sépulture vieille d'environ 9 000 ans et étudiée en 2020 a révélé les restes d'une jeune femme associés à un équipement de chasse.
Dès l'Antiquité, la condition des femmes varie énormément selon les lieux. Les Égyptiennes de l'époque pharaonique jouissaient d'un statut social et juridique nettement plus favorable que les Athéniennes de la Grèce classique, cantonnées à la sphère domestique et privées de citoyenneté.
En Inde, les normes et les possibilités offertes aux femmes ont beaucoup varié selon les périodes, les milieux sociaux et les régions : à certaines époques et dans certains milieux, des femmes ont pu accéder à l'instruction, choisir leur époux ou participer à des rites religieux, tandis que d'autres périodes et d'autres textes, comme les Lois de Manou, ont imposé des normes beaucoup plus restrictives — sans que ce passage se résume à un effondrement soudain et uniforme.
Dans plusieurs sociétés celtiques, certaines femmes occupaient des statuts juridiques et politiques notables, sans que cela signifie une égalité généralisée dans toutes ces sociétés. En Grande-Bretagne, chez les Icènes, la reine Boudicca mena une résistance armée mémorable contre l'occupation romaine. Des tombes de femmes guerrières ont par ailleurs été mises au jour chez les Scythes, ravivant l'ancien mythe des Amazones.
En Chine, sous la dynastie Han, l'impératrice Lü Zhi gouverne seule pendant plus de huit ans après la mort de son époux, donnant naissance à la tradition durable du pouvoir des impératrices.
Chez les Vikings, certaines femmes libres jouissaient d'un statut comparativement enviable pour l'époque : droit de posséder et gérer des terres, droit à l'héritage, possibilité de demander le divorce. La découverte archéologique de la tombe de Birka en Suède — longtemps attribuée à un guerrier, puis identifiée par analyse ADN comme celle d'une personne biologiquement féminine, enterrée avec un riche équipement guerrier — a été interprétée par l'équipe de recherche comme celle d'une guerrière.
Bien avant l'arrivée des Européens, plusieurs peuples d'Amérique organisaient la société autour des lignées féminines. Chez les Haudenosaunee (Iroquois), les clans se transmettaient par la lignée maternelle, et des mères de clan jouaient un rôle important dans la vie politique et sociale. Chez les Zuñis, les femmes possédaient les maisons et les réserves de nourriture. À l'inverse, chez les Aztèques, les femmes restaient largement écartées du pouvoir politique et de la richesse.
Du VIIe au XVe siècle
Aux premiers siècles de l'islam, des femmes enseignaient dans les grandes mosquées et comptaient parmi les plus grandes autorités de la science du hadith — une discipline exigeante fondée sur la mémorisation et la fiabilité de la transmission. Karima al-Marwaziyya, grande spécialiste reconnue au XIe siècle, voyait des étudiants parcourir de longues distances pour assister à ses cours. L'autorité, dans ce domaine, reposait sur la solidité du savoir plutôt que sur le statut social.
Officiellement, l'Empire chinois se pensait comme un monde d'hommes. Pourtant, en 690, Wu Zetian devient l'unique impératrice régnante de toute l'histoire chinoise, fondant sa propre dynastie après avoir gravi tous les échelons du pouvoir. Son règne encourage même la participation des femmes à la vie politique — une rare fenêtre d'ouverture, refermée par les siècles suivants avec le durcissement du confucianisme et l'apparition de pratiques comme le bandage des pieds, qui limitera durablement la mobilité et l'indépendance des femmes chinoises.
Dans le Japon féodal, le terme « samouraï » désignait le plus souvent des guerriers hommes, mais des femmes guerrières bien réelles — les onna-musha — ont existé à leurs côtés, formées au maniement des armes pour défendre leur foyer et leur clan. Tomoe Gozen, figure entre histoire et légende célébrée dans les récits japonais, est associée à des combats menés pendant la guerre de Genpei (1180-1185). L'époque Kamakura (1185-1333) qui suit est traditionnellement décrite comme une période offrant aux femmes japonaises une liberté d'action notable, avant un resserrement progressif avec l'avènement du shogunat Tokugawa au XVIIe siècle et la montée du néo-confucianisme, recentrant les femmes sur le foyer et la maternité.
La majorité des femmes du Moyen Âge, comme les hommes, vivaient en milieu rural. Leur travail — agricole, domestique, artisanal, mais aussi médical — était essentiel à l'économie familiale et à la santé des communautés. Les femmes jouaient un rôle essentiel dans les soins quotidiens et l'accompagnement des naissances : sages-femmes, pourvoyeuses de moyens contraceptifs, infirmières, pharmacologues, herboristes, fabricantes d'onguents et de soins — sans nécessairement appartenir à un ordre religieux, transmettant leur savoir de mère en fille, de voisine en voisine.
Beaucoup de femmes ont cultivé, fabriqué, soigné et transmis leurs savoirs sans que leur nom nous soit parvenu — mères, voisines, paysannes, artisanes, dont le travail quotidien a longtemps soutenu la vie des communautés sans être consigné dans les textes. Les savoirs obstétricaux se sont transmis selon ce même mouvement, de femme à femme, par l'observation et le geste bien plus que par les livres — une histoire, portée notamment par la sage-femme Angélique du Coudray, que nous développons dans Histoire des savoirs féminins. Toutes ces femmes n'étaient pas pour autant naturellement destinées au soin, ni tous les savoirs anciens idéalisables : elles répondaient, avec les moyens de leur temps, à des besoins bien réels.
Un tournant décisif
Ce siècle marque un tournant silencieux mais marquant — une période où la langue elle-même et les métiers du soin évoluent, presque simultanément, en défaveur des femmes.
En 1647, le grammairien Claude Favre de Vaugelas, membre de l'Académie française, défend la règle selon laquelle le masculin — jugé « plus noble » — l'emporte sur le féminin dans l'accord grammatical, dans le cadre d'une normalisation progressive de la langue qui s'étend sur plusieurs décennies. Avant cette règle, la langue française connaissait pourtant une bien plus grande souplesse : des métiers aujourd'hui masculinisés dans l'usage courant, comme « autrice », « professeuse » ou « peintresse », existaient et s'employaient naturellement, jusqu'à leur disparition progressive de l'usage. Comme le souligne l'autrice et comédienne Noémie de Lattre, figure du féminisme français, cette masculinisation de la langue s'inscrit dans un mouvement plus large : une langue qui efface le féminin participe activement à effacer la place des femmes dans l'imaginaire collectif.
Avant que le masculin ne s'impose systématiquement, le français suivait parfois une autre logique, qui coexistait avec d'autres usages : la règle de proximité, qui consistait à accorder l'adjectif avec le nom le plus proche, plutôt qu'avec l'ensemble du groupe. On disait ainsi « les femmes et les hommes sont beaux », mais aussi « les hommes et les femmes sont belles » — l'accord suivait simplement le dernier nom cité, sans hiérarchie de genre.
Cette règle n'a rien d'une invention moderne : elle était déjà utilisée en grec ancien. En français, elle resta courante jusqu'au XVIIe siècle, et perdura même dans l'usage jusqu'à la Révolution française chez certains auteurs. Ronsard l'employait naturellement dès le XVIe siècle ; Racine lui-même continuait de s'en servir dans Athalie en 1691 — bien après que Vaugelas eut défendu sa règle. Ce que l'on perçoit aujourd'hui, en lisant ces vers, comme une simple licence poétique était en réalité un usage grammatical parfaitement ordinaire de son temps.
Depuis les années 2010, plusieurs associations et linguistes redécouvrent cette règle de proximité et plaident pour sa réintégration dans l'usage courant — une piste alternative au point médian, puisqu'elle ne modifie ni l'orthographe ni la lisibilité des mots : elle change simplement la logique de l'accord, en revenant à une pratique que la langue française a longtemps connue avant qu'on ne la lui fasse oublier.
Cette normalisation grammaticale se déroule dans la même période que l'apogée des chasses aux sorcières en Europe, qui culminent à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Les victimes de ces procès sont massivement des femmes — environ 80 %, souvent des paysannes âgées, illettrées, issues des classes populaires. Or, avant cette période, les femmes occupaient une place centrale dans les métiers du soin, bien souvent les seules praticiennes de santé accessibles aux populations rurales. Pour discréditer certaines d'entre elles et justifier leur mise à l'écart, des rumeurs circulent parfois — enfants malformés, sorts jetés aux nouveau-nés — jusqu'à ce que des accusations de sorcellerie achèvent ce travail de discrédit.
Par ailleurs, et de façon distincte de ces persécutions, les métiers du soin connaissent à la même période une transformation profonde : la médecine, la chirurgie, la pharmacie deviennent des professions réglementées, réservées à des hommes formés dans des institutions dont les femmes sont exclues. En obstétrique — dernier bastion resté largement féminin — des « barbiers-chirurgiens » masculins imposent progressivement leur pratique en Angleterre, notamment à l'aide du forceps obstétrical, un instrument dont l'usage se diffuse alors surtout parmi les praticiens hommes.
Grammaire et médecine, langue et corps : deux territoires qui, à la même période, se referment sur les femmes, retirant à la fois les mots pour les nommer et une partie des métiers qu'elles exerçaient depuis des générations. Cette coïncidence historique invite à regarder ensemble ces deux évolutions, sans réduire l'une à la cause de l'autre.
Ailleurs dans le monde
Contrairement à l'image d'une Afrique traditionnelle uniformément patriarcale, plusieurs sociétés précoloniales accordaient aux femmes des rôles politiques significatifs. Au Sénégal, le titre de Linguère revenait à une femme de la lignée maternelle du roi, garantissant un équilibre entre les lignées paternelle et maternelle. Au Ghana actuel, Yaa Asantewaa prit la tête de la résistance armée contre la colonisation britannique en 1900, après la déportation de la reine mère Ashanti.
Dans de nombreux contextes coloniaux, la colonisation a eu tendance à dégrader le statut des femmes plutôt qu'à l'améliorer. En Afrique comme en Asie, les charges de travail des femmes rurales augmentent, tandis que les nouvelles structures administratives, calquées sur des modèles patriarcaux occidentaux, marginalisent les rôles féminins traditionnels dans la gouvernance locale. En Inde, cette période voit se dégrader certains droits et possibilités dont les femmes disposaient auparavant selon les régions et les milieux. Les femmes n'en continuent pas moins de résister partout : révoltes, monopolisation des marchés, luttes pour préserver leur autonomie économique.
En Asie du Sud-Est, les Minangkabau de Sumatra, en Indonésie, forment une société matrilinéaire parmi les plus importantes au monde. Dans le Pacifique, plusieurs sociétés austronésiennes ont par ailleurs développé des structures matrilinéaires marquées : à Tahiti, certaines cheffesses ont gouverné des îles de génération en génération, sans que la transmission du pouvoir y ait été exclusivement maternelle. Cette réputation d'un « paradis matriarcal » mérite toutefois d'être nuancée : les recherches anthropologiques les plus récentes montrent que l'importance politique réelle des cheffesses polynésiennes a longtemps été minimisée par le regard occidental masculin des premiers explorateurs, tandis que d'autres travaux soulignent qu'un discours trop idéalisé du « matriarcat tahitien » a parfois occulté des réalités de violence conjugale bien actuelles. L'histoire du statut des femmes dans cette région, comme ailleurs, résiste aux récits trop simples.
Dans la région de Jiangyong, en Chine, des femmes ont développé et utilisé une écriture qui leur était propre : le nüshu. Elles s'en servaient pour rédiger des autobiographies, des chants, des livrets offerts lors des mariages, ou pour correspondre avec des « sœurs jurées » choisies en dehors de la famille. Cette écriture portait une parole de transmission, d'expression de soi et de soutien mutuel entre femmes, dans des contextes où leur accès à l'instruction restait souvent limité. Cette pratique reste associée à cette région particulière : elle ne peut être généralisée à l'ensemble des femmes chinoises, et son origine exacte demeure incertaine.
Une conquête récente
Le droit de vote des femmes s'impose très progressivement, pays par pays, sur près d'un siècle. La Nouvelle-Zélande ouvre la voie dès 1893, portée par la campagne de Kate Sheppard, suivie par la Finlande en 1906, premier pays européen à franchir le pas. Le Royaume-Uni accorde un droit de vote partiel en 1918, les États-Unis en 1920 avec le 19e amendement. Ce 19e amendement n'a cependant pas supprimé les autres exclusions et obstacles, notamment raciaux, qui continuaient d'empêcher dans les faits de nombreuses femmes d'exercer effectivement ce droit. La France, pourtant berceau d'Olympe de Gouges et de sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne dès 1791, n'accorde ce droit qu'en 1944 — les Françaises votant pour la première fois en 1945, un demi-siècle après les Néo-Zélandaises. Les deux guerres mondiales, en mobilisant massivement les femmes dans l'effort de guerre, rendent de plus en plus intenable leur exclusion de la citoyenneté politique.
Le XXe siècle ne se résume pas à la conquête du droit de vote. À partir de 1969, aux États-Unis, un groupe de femmes commence à échanger sur leurs expériences du corps, de la santé et de la sexualité, par manque d'informations fiables et accessibles. Ces échanges donnent naissance, en 1970, à une première publication, Women and Their Bodies, rééditée dès 1971 sous un nouveau titre, Our Bodies, Ourselves. La démarche consistait à partager des expériences et des connaissances concrètes pour permettre à chacune de mieux comprendre son corps et de faire des choix plus éclairés — une démarche qui s'inscrit dans le contexte féministe de son époque. En France, la loi Neuwirth légalise la contraception en 1967, sans que cela désigne une méthode en particulier.
En guise de fil conducteur
Ce que révèle cette histoire, c'est qu'il n'existe pas une seule trajectoire, mais une multitude de chemins, tantôt d'ouverture, tantôt de fermeture, selon les continents, les cultures et les siècles. Des femmes guerrières scythes aux impératrices chinoises, des onna-musha japonaises aux savantes de Damas, des mères de clan haudenosaunee aux reines africaines résistantes, des suffragettes du XXe siècle aux cheffesses polynésiennes trop longtemps mal comprises : ce fil raconte une même constante — celle d'une force qui, quelles que soient les contraintes de son époque, a toujours trouvé un chemin pour s'affirmer. Un fil que Yoni Temple, à sa manière, continue de tisser aujourd'hui.
Ces histoires peuvent nous aider à reconnaître ce que nous avons reçu : des savoirs, des élans, mais aussi des attentes sur notre corps et notre place. Les découvrir ouvre la possibilité de choisir ce que nous souhaitons prolonger, transformer ou laisser derrière nous.
Qu'aimerais-tu recevoir de celles qui t'ont précédée, et que souhaites-tu transmettre à ton tour ?
Préhistoire — Wilamaya Patjxa : Haas et al., 2020, PubMed.
Boudicca : British Museum.
Inde, normes anciennes : Oxford Academic.
Femmes vikings et Birka : National Museum of Denmark · Antiquity (Cambridge).
Tomoe Gozen : British Museum.
Langue française, accord de proximité : Éliane Viennot · Éliane Viennot.
Soignantes et chasses aux sorcières : David Harley, « Historians as Demonologists: The Myth of the Midwife-witch », 1990, PubMed.
Haudenosaunee : Haudenosaunee Confederacy.
Droit de vote, 19e amendement : National Park Service.
Nüshu : UNESCO.
Our Bodies, Ourselves : Our Bodies Ourselves · Publications.
Loi Neuwirth (1967) : Assemblée nationale.