Ce que les anciennes normes n'avaient pas mesuré — et ce que nous apprenons aujourd'hui à regarder autrement.
Pendant longtemps, un corps masculin moyen a servi de référence pour penser la médecine, la recherche, la température des bâtiments ou certains équipements de sécurité — devenu, au fil du temps, la mesure implicite de l'être humain.
Le découvrir permet de comprendre certaines expériences très concrètes : pourquoi tant de femmes ont froid dans des bureaux pourtant considérés comme confortables, pourquoi certains symptômes ont été moins vite reconnus, ou pourquoi des traitements n'ont pas toujours été étudiés avec la même précision dans les deux sexes.
Comprendre cet héritage, c'est contribuer à des connaissances et à des environnements qui prennent davantage de corps en considération.
L'image d'ouverture est symbolique, et non une planche anatomique exacte.
Un point de départ implicite
Depuis le milieu du XXe siècle, la physiologie, la pharmacologie et la conception industrielle se sont largement appuyées sur des modèles de référence construits à partir d'un corps masculin moyen — des modèles qui diffèrent selon les domaines, mais qui partagent une même tendance, pensée à l'origine comme un outil de simplification. Cette convention en est venue à fonctionner comme une norme silencieuse — au point que le corps féminin apparaissait souvent comme une variante secondaire de cette référence, plutôt que comme un point de départ à part entière. Les exemples qui suivent, propres à chaque domaine, l'illustrent concrètement.
Cette page retrace plusieurs domaines où cette convention a eu des conséquences concrètes : la recherche médicale, les essais cliniques, la température des bâtiments et les équipements de sécurité.
Mieux représenter les femmes ne signifie pas remplacer un modèle unique par un autre. Les âges, les morphologies et les étapes de vie comptent aussi : le cycle, la grossesse, l'allaitement ou la ménopause posent des questions différentes, qui méritent d'être étudiées pour elles-mêmes.
Des angles longtemps peu étudiés
La recherche biomédicale s'est longtemps développée à partir de modèles majoritairement masculins — organismes de laboratoire, cohortes d'étude, protocoles de référence — avant d'intégrer plus systématiquement les variations liées au sexe et au cycle hormonal. Ce choix reposait en partie sur une volonté de simplifier les résultats : le cycle hormonal féminin étant perçu comme une source de variabilité supplémentaire, plutôt que comme une réalité physiologique à part entière à documenter.
Conséquence directe : des pans entiers de la physiologie féminine — de la réponse à certains médicaments jusqu'à la manifestation de certains symptômes — sont restés, pendant des décennies, des données incomplètes plutôt que des connaissances établies.
Une représentation longtemps partielle
Aux États-Unis, une recommandation de la FDA (Food and Drug Administration) a, en 1977, écarté par précaution les femmes susceptibles de devenir enceintes des phases précoces de certains essais de médicaments — une mesure pensée pour protéger d'éventuelles grossesses, mais qui a eu pour effet d'écarter durablement des femmes de la recherche clinique. Il ne s'agissait pas d'une exclusion de toutes les femmes de tous les essais. Cette restriction a été levée en 1993 ; la même année, le NIH Revitalization Act a inscrit dans la loi l'inclusion des femmes et des minorités dans la recherche clinique financée par les National Institutes of Health, selon les dispositions applicables.
Cette histoire ne signifie pas que les médicaments actuellement en circulation n'ont jamais été étudiés sur des femmes. Depuis les années 1990, plusieurs agences sanitaires demandent une représentation plus équilibrée des sexes dans les essais qu'elles encadrent ou financent. Inclure des femmes dans une étude ne suffit pas toujours, cependant : encore faut-il que sa conception et l'analyse de ses résultats permettent de comprendre les différences pertinentes. Des lacunes persistent aujourd'hui, en particulier sur l'analyse différenciée des résultats selon le sexe, sur l'étude spécifique des interactions avec le cycle hormonal, et sur la recherche portant sur la grossesse et l'allaitement — des situations où les données restent souvent plus limitées.
En 2013, la FDA américaine a demandé une réduction des doses recommandées de certaines présentations du zolpidem, un somnifère, chez les femmes — en raison d'une élimination plus lente de la molécule et d'un risque accru d'altération de la vigilance le lendemain de la prise. Cet exemple illustre l'utilité concrète d'étudier les différences de réponse aux médicaments entre les sexes ; il ne se généralise pas à tous les traitements, et les recommandations américaines ne se transposent pas automatiquement aux posologies utilisées en France.
Le cas de l'infarctus
L'infarctus du myocarde illustre bien cette question. Ses symptômes de référence ont longtemps été décrits à partir de cohortes majoritairement masculines. La douleur ou l'inconfort thoracique reste le symptôme le plus fréquent de l'infarctus chez les femmes comme chez les hommes. Les femmes peuvent toutefois présenter plus fréquemment certains symptômes associés, comme l'essoufflement, les nausées, une fatigue inhabituelle ou des douleurs dans le dos ou la mâchoire — des signes parfois moins immédiatement rattachés à une urgence cardiaque.
Ce phénomène dépasse le seul cœur : des pathologies comme l'endométriose continuent de souffrir d'un déficit de recherche et d'une reconnaissance plus lente, et de nombreuses femmes rapportent avoir vu leurs douleurs minimisées ou attribuées à l'anxiété avant qu'une cause organique ne soit identifiée.
Un thermostat calibré sur un modèle
Ce que beaucoup de femmes ont ressenti sans toujours oser le formuler au bureau trouve un écho scientifique. Une étude de Boris Kingma et Wouter van Marken Lichtenbelt (université de Maastricht), publiée dans Nature Climate Change en 2015, a montré que les formules utilisées depuis les années 1960 pour calculer la température idéale des bâtiments reposent sur un modèle métabolique construit à partir d'un homme de référence — grand, la quarantaine, environ 70 kg.
Cette étude ne permet pas de fixer une température idéale universelle pour toutes les femmes : le confort thermique dépend aussi de l'âge, de la morphologie, de la masse musculaire, des vêtements portés, du niveau d'activité, de la circulation périphérique, des variations hormonales, de l'état de santé général et des préférences individuelles. Ce que l'étude révèle surtout, c'est qu'un modèle construit sur un seul type de corps peut mal représenter une grande partie des personnes qui occupent réellement ces espaces.
Un mannequin, un seul gabarit
Le mannequin de crash-test de référence, le Hybrid III, a été développé à la fin des années 1970 à partir du gabarit d'un homme moyen. Un mannequin représentant un gabarit féminin (5e percentile) a été introduit par la suite, mais il a longtemps consisté en une version réduite du mannequin masculin, sans toujours représenter fidèlement une anatomie féminine — une limite de représentativité documentée par plusieurs chercheur·ses en sécurité automobile.
Une étude américaine a mis en évidence une probabilité plus élevée de blessures graves chez des conductrices ceinturées, même après prise en compte de plusieurs caractéristiques des personnes, des véhicules et des collisions.
Les essais de sécurité automobile évoluent aujourd'hui vers des mannequins plus représentatifs de la diversité des morphologies. Aux États-Unis, la NHTSA développe par exemple le THOR-05F, un mannequin conçu à partir de données spécifiques au corps féminin — un développement technique qui précède encore, à ce jour, son adoption réglementaire complète.
Un chantier en cours
La journaliste britannique Caroline Criado Perez a largement contribué à faire connaître ces questions au grand public avec son enquête Femmes invisibles (2019), qui rassemble et met en récit de nombreux travaux scientifiques sur ce sujet — une porte d'entrée précieuse pour qui découvre ces questions.
Ce champ de recherche reste jeune, et les lacunes ne se comblent pas du jour au lendemain. Chaque nouvelle étude qui documente spécifiquement le corps féminin comble un manque de connaissance réel, plutôt qu'elle ne confirme simplement ce que l'on savait déjà.
Ce que cela change pour nous
Un corps qui ne correspond pas au modèle n'est pas un corps défaillant. Comprendre les limites des connaissances permet aussi de redonner une place à ce que l'on ressent : décrire ses symptômes, poser des questions et chercher une écoute attentive, même lorsqu'une première réponse ne suffit pas.
L'expérience vécue et la recherche peuvent se nourrir mutuellement. Écouter son corps, c'est apporter au dialogue des observations qui méritent d'être entendues. Des chercheuses, des soignantes, des patientes et des associations contribuent aujourd'hui à faire évoluer ces connaissances : les femmes participent pleinement à la construction du savoir sur leur propre corps.
En résumé
Ces choix reposaient sur des habitudes de simplification et sur une norme devenue implicite, construite à une époque où l'on ne se posait pas encore la question de sa représentativité. En comprendre les biais et les conséquences permet de mieux lire certaines expériences concrètes du quotidien, et de soutenir une recherche aujourd'hui plus attentive à la diversité des corps.
Essais cliniques, FDA 1977 et NIH Revitalization Act 1993 : NIH — ORWH, historique · NIH, avis 1993 · NIH, politiques d'inclusion.
Infarctus, diagnostic initial : Wilkinson et al., Université de Leeds, European Heart Journal: Acute Cardiovascular Care, 2016 — communiqué de l'université.
Température des bâtiments : Kingma & van Marken Lichtenbelt, Nature Climate Change, 2015 — Université de Maastricht.
Sécurité automobile : Bose, Ségui-Gómez & Crandall, Université de Virginie, 2011 — texte intégral. Mannequin THOR-05F : rapport NHTSA au Congrès, 2026.
Zolpidem : FDA, 2013.